Les trancheurs de têtes…

lundi 19 mars 2012 par Arimi Choubadé

A croire que Migan fut journaliste. De ce célébrissime ministre de la justice du 19ème siècle, prompt à couper décapiter les criminels et autres ennemis du royaume (Abomey ou Porto-Novo). En échos à cette pratique très courante dans la presse béninoise qui consiste à un groupe de journalistes de se lancer dans un vicieux lynchage médiatique dès que l’un de leurs confrères est dans le pétrin. Pré-procès, guillotine par anticipation, conditionnement de l’opinion, aucun expédient n’est de trop pour précipiter les mis en cause vers la déchéance. Médéric François Gohoungo et Steven Ghislain Lemon l’ont appris à leurs dépens. Alors qu’ils venaient d’être retenus dans les liens de la prévention et qu’ils pensaient à mettre en place leur ligne de défense, c’est un communiqué « assassin » de leurs propres collègues qui vient « déplorer cette attitude des dits confrères » tout en invitant la Haac « à tirer les conséquences ». Curieuse invite à une fatwa de la Haac alors que les concernés sont déjà incarcérés donc entre les mains des juges. Le commencement d’expiation (en attendant le jugement définitif) ne leur suffit pas. Il fallait donner un coup de pouce à l’accusation à travers une condamnation préalable, tant pis si le sacro-saint principe de la présomption d’innocence en prend un coup.

La presse béninoise est malade, très malade. Pas malade du fait qu’il y a des brebis galeuses dans ses rangs. Toutes les professions en recèlent peut-être même plus. Mais elle est malade de l’inculture et du crétinisme de sa représentativité. Magistrats corrompus, gendarmes convaincus de crimes crapuleux, policiers (un Directeur général de la police, des commissaires, des inspecteurs) surpris en pleine intelligence avec des narcotrafiquants, douaniers, enseignants en conflit avec la légalité ont régulièrement défrayé la chronique sans que cela ne donne lieu à des dénigrements hystériques entre anciens comparses par médias interposés. Ce n’est pas du corporatisme débridé que de plaider pour le respect de la présomption d’innocence, et de s’insurger contre l’indécence d’une émission de masturbation intellectuelle autour d’une affaire en cours d’instruction.

Comble du cynisme en cours dans cette corporation, c’est la collusion incestueuse entre patronat et organisation d’employés. Les sagas des communiqués conjoints entre les associations « imposées » de patrons et d’employés se suivent et se ressemblent quel que soit le sujet en débat. Avec en prime une posture de génuflexion devant la Haac : régulatrice ou pourvoyeuse de subventions ? Ce qui consacre l’inféodation totale et entière d’association de médias vis-à-vis d’une institution hautement politique. On voit très rarement cette angélique idylle entre patronat et employé se manifester lorsqu’il s’agit des vrais sujets de la corporation que sont la mise en application de la convention collective, la législation sur l’accès aux sources d’information, de dépénalisation des peines privatives de liberté en matière de délit de presse (effective au Togo, au Sénégal, au Mali, au Burkina etc…).

Revenons à nos Médéric et Lemon ! On pourrait s’étonner de cette course effrénée visant à plomber par anticipation leur système de défense avant le procès proprement dit. Comme ce fut le cas quelques mois plus tôt avec Aboubakar Takou et Eric Tchiakpè. Il parait que l’assainissement de la presse béninoise passe par l’exhibitionnisme et l’autocongratulation des journalistes « modèles » puis le dénigrement des pourris présumés à travers les médias. La suite de la procédure judiciaire en cours ne compte pas. Les moralisateurs ne cachent plus leur béguin pour des « sanctions-avant-dire-droit ». Dominique Strauss-Kahn peut remercier le ciel de ne pas avoir eu des confrères de la trempe des journalistes béninois lorsqu’il était confronté à des éléments d’accusation pires qu’une bande audio de qualité douteuse.

A qui le tour ?

Par Arimi Choubadé
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