Boucs émissaires au parloir…

jeudi 9 septembre 2010 par Arimi Choubadé

Ils étaient promis à la guillotine mais les voilà qui se mettent à écrire des mémos, avant même de passer devant le juge. Plus que celui de l’ancien argentier national, c’est la prose de l’ancien premier flic qui donne un aperçu de l’abîme dans laquelle la gouvernance est tombée depuis avril 2006. Un univers surréaliste où se côtoient le crime, le vice, la passion du Christ, le pouvoir, l’argent et la démesure. Une République qui n’accorde aucune place aux honnêtes gens. Or et paillettes pour grands délinquants, repris de justice, pasteurs-menteurs, trafiquants de tous acabits et escrocs de tout genre ; vindicte populaire par contre pour tous ceux qui incarnent les valeurs et les repères de la vie publique nationale : la fameuse vieille classe politique (anciens présidents de la République, anciens présidents de l’Assemblée nationale, anciens ministres, députés). La bourgeoisie locale, fer de lance de toute économie de marché ? Un nid de fossoyeurs de l’économie nationale voués à la persécution, à la pression fiscale, à l’humiliation et autres tracasseries administratives selon la propagande. L’ordre nouveau, l’émergence sous ces aspects poétiques et angéliques n’étaient qu’une version tropicalisée de la « caverne d’Ali Baba ». Où le prince soupe avec le dealer ; l’officier de police avec le chef des gangsters ; le prêtre avec le sérial-killer ; la veuve avec l’assassin de son mari ; l’orphelin abandonné avec l’esclavagiste.

Chaque mot, chaque virgule, chaque phrase contenus dans les essais des anciens ministres Soulémana Lawani et Armand Zinzindohoué sont autant de coups de poignard dans les cœurs des Béninois. Surtout de ces 75% qui pensaient qu’il ne pouvait avoir pire que l’immobilisme, les querelles intestines, la cacophonie des ambitions et les détournements à la « cuillère à café » à l’origine de la révolte électorale de 2006. Et qu’il fallait opérer un Changement ; un inconnu venu de nulle part ; tout beau, tout nouveau dirait l’autre. Sortir enfin le pays de la malédiction. Pour une fois, on ne parlerait plus de Françafric mais d’industrialisation, de croissance à deux chiffres, de révolution verte, de marche verte contre la corruption, de microcrédits aux plus pauvres, de gratuité de l’enseignement, de la césarienne. L’artifice couvait en réalité un gigantesque abysse sous nos pieds. A l’heure du réveil, le désastre est impressionnant, au-delà de ce que pouvaient imaginer les chroniqueurs les plus critiques. À chaque fois qu’on pensait avoir touché le fond, on en découvre de plus profond.

Un grand mérite cependant au génie béninois d’avoir pu détecter le pot aux roses à temps. Sous d’autres cieux, l’imposture a duré des générations et s’est transmise de pères en fils sans être vaincue. Et ce n’est pas faute pour les émergents d’avoir essayé de masquer l’hideuse plaie le plus longtemps possible. La palme à la cinquantaine de députés qui à force de rudoyer le cocotier, ont fini par faire céder les fruits les plus pourris. Les violents brûlots des ministres Soulémana et Zinzindohoué distribués comme de petits pains dans les rues de Cotonou éclairent davantage sur la propension du docteur-président à ne jamais garder bien loin un sous-fifre déchu surtout qui en sait un peu trop. Le nombre impressionnant de ministres limogés puis rappelés comme conseillers à la Présidence a contribué à retarder l’échéance mais n’a pas réussi à enrayer définitivement le péril. Face à la menace de passer devant la Haute cour de justice, il fallait offrir quelques têtes aux frondeurs parlementaires, à la condition qu’elles soient prêtes à payer pour tout le monde, à accepter de servir de sacrifice purificateur du régime. Mais l’instinct de survie était le plus fort. Le zèle, le dévouement, l’obéissance absolue à la haute autorité, c’était avant la tempête.

Kamikaze n’est pas béninois.

Par Arimi Choubadé
Permalien:http://arimi.ilemi.net/798-boucs-emissaires-au-parloir.html